Un réveil est toujours une erreur. Un jour, pourtant, je me suis réveillé dans le monde, et j'ai su que la vraie vie était inaccessible à l'homme. Je me savais alors le seul à ne pas dormir.
Je n'ai pas attendu longtemps avant de quitter ma maison. J'ai enlevé tous mes vêtements et j'ai foutu le camp. J'ai marché longtemps tout nu avant qu'on me remarque vraiment. C'est une vieille femme obèse qui m'a vu d'abord, comme je passais devant chez elle alors qu'elle arrachait des herbes dans ses plates-bandes. Elle n'a rien dit, mais elle est rentrée chez elle à la hâte en me faisant entendre les charmants clapotis de la peau de ses cuisses qui se heurtaient à chacun de ses pas. Je me suis demandé si elle prendrait très longtemps à se décomposer, vu l'abondance de sa chair.
Plus loin, des policiers en char m'ont arrêté. Je leur ai dit que j'appartenais désormais au monde, et que donc je n'éprouvais pas l'envie de me vêtir, ni l'envie de les suivre.
Alors ils m'ont enfoncé dans leur char et ils m'ont emmené.
J'ai pissé sur la banquette.
Au bureau ils m'ont imposé un habit et ils m'ont interrogé. Ils m'ont demandé mon nom. Je leur ai dit que je n'en avais pas, que d'ailleurs eux non plus n'en avaient pas, et que c'était quelque chose de vraiment très vaniteux que d'affirmer avoir quelque autre identité que celle d'appartenir à la vie. Ils m'ont demandé mon âge et mon adresse. J'ai dit que l'âge n'était qu'un terme sans fondement que les hommes utilisaient pour tenir leur vie en laisse. Qu'or moi, je ne tenais plus ainsi mon existence pincée entre les deux doigts tordus de la civilisation. Que je n'avais en ce sens pas d'âge. Qu'on ne pouvait pas même savoir si j'étais jeune ou vieux, car si le lendemain je devais mourir, alors je serais vieux. Mais que si ma mort était encore lointaine, j'étais forcément jeune. Comme je ne savais pas quand devait être ma mort, je ne pouvais pas leur assurer si j'étais jeune ou vieux. Pour ce qui était de mon adresse, je leur ai dit que j'étais vivant et que cela était la seule adresse que je me connaissais, ignorant encore tout de la mort. Ils m'ont giflé et m'ont dit d'arrêter avec mes conneries. Je leur ai dit que c'était eux qui étaient cons de croire être de la vie. Alors ils m'ont enfermé dans une cellule. J'en ai profité pour enlever l'habit qu'ils m'avaient donné.
Je ne suis jamais sorti de prison. J'ai été placé dans un asile.
Je sais maintenant que la vraie vie est inaccessible à l'homme, même à celui qui le sait, car il est interdit d'être éveillé quand on est de l'humanité.
Ophile 17 avril 2009